Décès de Christian Jean dit Cazaux : des hommages à la hauteur

06 décembre 2022 à 13h04

Quelques jours après le décès de Christian Jean dit Cazaux et la cérémonie religieuse du 29 novembre dernier à l'église Notre-Dame de Bordeaux, nous publions ici un recueil des 2 homélies de ses 2 fidèles amis Henri Duboscq et Michel Pétuaud-Létang. 2 témoignages profonds révélateurs du personnage exceptionnel, de l'homme de coeur et de bien, de culture et de lettres, aussi grand et bon que sa carrure en imposait et sa réputation bien au-delà de Bordeaux lui donnait. Des hommages largement mérités.

Stéphan Foltier.

Qu'est-ce que la vie ? " Une vapeur qui paraît pour un peu de temps et qui ensuite dispararaît " c'est-à-dire pas grand chose.

Oui mais quand la vapeur de Christian s'est mêlée à la mienne, alors s'est créée une amitié totale venue d'engouements profonds issus d'affinités électives. Rien n'est plus précieux, lorsque l'on a donné son mieux à une oeuvre de la voir grandir, embellir, rayonner. C'est ce qu'a fait Christian en me succédant à la présidence du Cercle des Amis d'André Abadie, cercle créé en 1947 par Jacques Chaban-Delmas et Jean-Raymond Guyon. Il l'a fait avec talent car il était habité par ce syncrétisme qui faisait de lui :

       L'homme le plus noble mais le plus modeste

       L'homme le plus cultivé mais le plus discret

       L'homme le plus sévère mais le plus chaleureux

       L'homme le plus perspicace mais le plus candide

       L'homme le plus sobre mais le plus pétillant.

De cet étrange kaléïdoscope, il incarnait les qualités et les défauts qui génèrent les hommes supérieurs. En peine avec vous, j'ai besoin de vous rappeler cette si jolie page où Proust raconte la mort de l'écrivain Bergotte : " On l'enterra, mais toute la nuit funèbre, aux vitrines éclairées, ses livres veillaient comme des anges aux ailes déployées et semblaient pour celui qui n'était plus, comme le symbole de la résurrection ".

Pour Christian, dans ces mêmes vitrines, ses livres seront accompagnés par son oeuvre au sein du Cercle des Amis qui est sûrement en France, le Cercle qui célèbre le mieux l'amitié, sentiment que Christian vivait et faisait vivre mieux que personne parce qu'il était l'AMITIE.

Henri Duboscq.

Christian,

Nous voici réunis autour de toi, comme tu aimes tant nous retrouver, toi l'homme de l'amitié, du partage, de l'échange, du don de soi pour enrichir les autres de tes connaissances considérables, toujours accompagnées d'un humour bienveillant. Inquiet peut-être, serein toujours.

Conventionnel ? Oui ! C'est pour cela que pour toi, en ce jour, je porte une cravate. Avec toi, tout reste dans l'ordre de ton sourire aimable, car tu aimes tout le monde. Comme le disait Albert Camus pour son ami René Char, " Tu as la force de ne rien haïr ". Toujours discret, ta pudeur ne laisse rien entrevoir de tes sentiements intérieurs.

Qui es-tu pour être si fort ?

Tu es né à Roquefort dans les petites landes où tes parents résident un temps. Tu fis tes études primaires à Angoulême, les études secondaires à Tananarive, suivant les déplacements de ton père. Première ouverture aux autres, premières découvertes d'expressions artistiques inconnues. Est-ce là que tu choisis de devenir commissaire-priseur ?

Tu reviens à Bordeaux pour des études de droit. Tu apprends, alors, la mort de ton père encore jeune, sans avoir pu le revoir. Ta peine est immense. Tu la garderas longtemps cachée en toi.

Tu rencontres à la fac de droit Jackie. Depuis 1965, vous ne vous quittez plus.
Fidélité aimante et partagée. Toujours, partout.
Bordeaux et Saint-Jean de Luz seront vos espaces de vie où vous aimez rencontrer vos amis qui sont nombreux.

Tu t'engages comme clerc dans l'étude de maître Vergne commissaire-priseur à Bordeaux. Tu suis aussi les cours de formation pour devenir titulaire. C'est une entrée, riche et bien épaulée, dans ce beau métier. Tu deviens associé.
En 2022, avec des amis, également commissaires-priseurs, vous vous installez rive droite.

La préparation des ventes est un moment intense, vous y consacrez vos week-ends et Jackie ne manque pas de venir vous aider. Positionner, équilibrer la présentation des meubles, des oeuvres d'art est pour toi essentiel.
Mais le plus spectaculaire c'est toi au pupitre. La présentation précise et claire des oeuvres à partir de documents d'experts, que tu associes aux ventes, sont des moments remarquables. Tu as ton public. Certains ne viennent que pour te voir, t'écouter et apprendre, au fur et à mesure de la vente, grâce à ta grande culture en arts et histoire.
Les artistes, les artisans, tu donnes à tous l'impression de les avoir connus tant de détails accompagnent avec humour et sourire la description de leurs oeuvres. Lorsque tu abats le marteau d'ivoire, c'est une telle jubilation que le public applaudit, parfois, car tu as mené les enchères comme une tragédie théâtrale.

Avec tes associés et l'équipe qui travaillent avec toi, vous êtes en amitié. Tu les apprécies et leur montres discrètement ton attachement.
Pudeur, toujours.
" Je propose du rêve avec des éléments épars " dis-tu avec humilité.
Mais ta vie ne s'arrête pas là. Tu aimes participer à des ventes de charité.
Tes qualités sont reconnues, tu deviens un expert choisi par les juges, tu es donc appelé pour expertiser aux Etats-Unis, en Allemagne, Arabie, Afrique et dans bien d'autres pays. Jackie t'accompagne dès qu'elle peut.

Ton humanisme et ta hauteur de vue sont appréciés, tu es invité à participer ou présider, parfois, de nombreuses associations dont les plus prestigieuses à Bordeaux : Lions Automobile Club, Union-Club, Cercle d'Amis d'André Abadie auquel tu t'es beaucoup consacré et investi, et bien d'autres...

Accueillant, motivant, passionné, tu es remarqué par M. Jacques Chaban-Delmas.
Fédérateur, il souhaite que tu participes à son équipe. Tu acceptes parce que tu vois la possibilité d'aider encore, mais en gardant ton indépendance de pensée à laquelle tu tiens par-dessus tout. Il te confie l'éclairage de la ville et surtout de ses monuments. Ce fut pour toi une épreuve-plaisir et pour nous un bénéfice.

Après trois mandats dont un avec Alain Juppé, tu préfères revenir à plein temps à ton métier. Tu es devenu président des commissaires-priseurs de province et défends ardemment ta profession lors de sa réforme. Tu formes avec attention de nombreux jeunes que tu suis attentivement après.
Aider, toujours.

En 2006, tu es admis à l'Académie des sciences, belles lettres et arts de Bordeaux. Tu y es très apprécié pour ta participation active et régulière. Tu en es président en 2012 et prépare son tricentenaire avec une grande implication.

Tu deviens officier de la légion d'honneur, et reçois la médaille de l'ordre national du Mérite. Tu en es fier car tu ne les as pas demandés.

Tu peints à tes quelques heures perdues, mais ta passion, qui n'est plus secrète, c'est l'écriture. Tous les jours tu écris des bribes de poèmes ou de pièces de théâtre. Ton écriture est éclairée de paroles choisies, associées avec art et délicatesse. Musique douce des mots.

Notre amitié en est renforcée lorsque tu me demandes d'éditer et d'illustrer ces textes que j'aime. Ce sont des moments d'amitié où nous nous sommes tout dit avant d'être d'accord.

Tu contes des histoires que d'aucun croient d'un autre temps, dépassées et futiles, en vérité elles s'inspirent des drames actuels. Tu les termines par un sourire conclusif suspendu à un regard moqueur où un sourcil interrogateur cherche à savoir si nous avons compris combien est profonde et humaniste l'anecdote, anecdote qu'est la vie.

Tes mots, tes petits mots, se moquent des grands maux, simplement, sans gros mots.

Homme de coeur et d'esprit, tu es le poête des petits moments, choses simples. Tu les élèves dans un ciel d'espoir pour éclairer ce monde complexe qui commence à t'échapper.
alors tu rêves à ces grands raids à cheval, très loin, avec des amitiés bien scellées. Ils furent tes grandes respirations de bonheur dans une nature encore vierge que tu as peur de voir disparaître.

" Souvenir des souvenirs " est ton mantra de compassion, dit et redit.

Gentilhomme, aujourd'hui rare, noble et calme, tu es un homme de coeur, pas celui qui bat et que l'on sait maintenant régler mécaniquement, mais celui de l'amour du don de soi.
Ce coeur fragile, ce coeur reçoit un coup qui l'a profondément atteint.
Blessé, tu lâches prise malgré le soutien et les efforts de ceux qui t'aiment.

Nous t'accompagnons le mieux possible mais tu n'en veux plus de cette vie que tu as tant aimé, à qui tu as tant donné de toi, de ton temps.
Tu aimes dire : " on ne possède rien, jamais qu'un peu de temps ". Tu as donné tout le tien.
Merci, merci pour celui que tu nous as offert.

Avec Patrice, accompagnant Jackie, que l'on ne pensait pas les dernières, j'ai souhaité que nous repartions pour de nouvelles aventures, je t'ai beaucoup parlé de projets de livres et lorsque je t'ai dit : on en reparlera demain, alors, dans un effort inattendu par ton état d'épuisement, tu as sorti ton bras de sous les draps, tu as levé la tête, ouvert les yeux et souriant m'a fait un signe d'adieu.

Au revoir Christian, rare homme de bien, que Dieu te garde.   

Michel Pétuaud-Létang.

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